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qui suis-je ?


Parmi les gestes (de Freud) qui m'ont convaincu, séduit en vérité, il y a cette indispensable audace de la pensée, ce que je n'hésite pas à appeler son courage : cela consiste ici à écrire, inscrire, signer, au nom d'un savoir sans alibi (et donc le plus positif), des fictions théoriques. On reconnaît ainsi deux choses à la fois : d'une part, l'irréductible nécessité du stratagème, de la transaction, de la négociation dans le savoir, dans le théorème, dans la position de la vérité, dans sa démonstration, dans son « faire savoir » ou dans son « donner à entendre » et, d'autre part, la dette de toute position théorique (mais aussi bien juridique, éthique, politique), envers un pouvoir performatif structuré par la fiction, par une invention figurale. Car la convention qui garantit tout performatif inscrit en elle-même le crédit accordé à une fiction.   Je voudrais demander au lecteur d’envisager favorablement une doctrine qui peut, je le crains, paraître extrêmement paradoxale et subversive. La doctrine en question est la suivante : il n’est pas désirable de croire en une proposition lorsqu’il n’y a aucune raison de penser qu’elle est vraie.

Jacques Derrida [1]

 

Bertrand Russell [2]


Mon nom est Jean-Louis Racca.

Je suis professeur de mathématiques, actuellement en poste dans un lycée de Grenoble, ville près de laquelle j’habite.

Si j’ai mis en exergue les deux citations qui y figurent, c’est parce qu’elles illustrent mon cheminement, qu’elles le balisent en quelque sorte, sur la psychanalyse comme sur beaucoup d’autres sujets.

J’ai découvert la psychanalyse lors du cours de philo de Terminale, sans doute comme beaucoup de gens. Et j’ai d’abord été charmé par ce qui m’apparut alors comme un séduisant cocktail de romantisme et d’omniscience.

De fait, la vision que j’ai longtemps eu sur le sujet était proche de celle exprimée par Derrida : la psychanalyse relevait de « l’audace de pensée », du « courage ». J’en tirais la conclusion qu’ainsi, elle ne pouvait qu’être avérée, comme doctrine expliquant le fonctionnement de la psyché humaine aussi bien que comme thérapie.

L’influence de la psychanalyse étant ce qu’elle était dans notre pays, il m’arriva régulièrement, par la suite, d’entendre interpréter le réel, qu’il s’agisse de l’intrigue d’un film, du motif d’un tableau ou des faits et gestes de mes enfants, selon la vulgate psychanalytique. Je n’étais souvent pas le dernier à me prêter à ces exercices d’herméneutique-à la-portée-de-tous.

Mais je m’aperçus (trop ?) lentement que les psychanalystes (les plus médiatiques en tous cas) expliquaient, pas nécessairement avec arrogance, mais toujours a posteriori, souvent tout… et son contraire.

Croisant le chemin du scepticisme et sa recension des principaux biais et sophismes que peut contenir un raisonnement
[3], j’arrivai à penser que cette « omniscience » était un « colosse au pied d’argile », d’autant que je commençai à remarquer qu’il existait déjà un important corpus d’ouvrages critiques sur le sujet.

Surtout, ce que la fréquentation des sceptiques m’apporta entre temps de plus précieux, c’est la conviction que, pour se faire une idée sur une « proposition », il ne faut pas mélanger l’affectif et le rationnel : l’audace et le courage réel ou supposé de l’auteur de cette proposition ne devraient pas entrer en ligne de compte pour juger de la pertinence de cette proposition.

Dit comme ça, ça paraît simple. Mais lorsqu’on a été habitué à juger de (presque) toute chose avant tout en se demandant qui cela arrangerait (de qui cela « ferait le jeu ») que cette chose soit vraie ou fausse, on se doute que le chemin ne pouvait s’accomplir en quelques minutes…

Dès lors, s’agissant de la psychanalyse, comment savoir si ce que j’en savais était vrai, si la psychanalyse « marchait » ?

Il en allait de la psychanalyse comme de tout autre domaine de connaissances, si l’on veut « établir les faits », il faut agir méthodiquement et ne pas se laisser impressionner par des arguments « affectifs ». Et s’il s’avérait que ce que l’on croit généralement savoir sur la psychanalyse relevait davantage de la légende que de l’histoire, au nom de quoi faudrait-il ne pas chercher à en savoir davantage ?
[4]

Et s’il s’avérait que les lanternes étaient en fait des vessies, il ne me semblait plus « désirable » de persister à penser qu’elles étaient encore des lanternes.

Voilà donc, brièvement résumé, mon cheminement. De la citation de Derrida
[5] à la citation de Russell.

Et tant pis pour ceux qui parleront de haine… ou de police de la pensée : à trop utiliser ce genre d’ « arguments », ils risquent un jour de voir l’ «
honnête homme » leur demander quelques comptes et objecter à la psychanalyse un reproche du genre de celui formulé à une certaine philosophie (produite par des philosophes aussi postmodernes que français en l’occurrence) par Jacques Bouveresse, que l’internaute, dans sa magnanimité, me pardonnera de citer une dernière fois : « La philosophie en France, c’est souvent ce qui devient possible quand on s’est libéré à peu près de toutes les contraintes qui ont cours ailleurs, en particulier dans la logique et dans les sciences, et l’idée d’introduire des contraintes du même type en philosophie est toujours ressentie un peu comme une forme de répression policière. » (op. cit. dans la note [5], p. 97)

NOTES :

[1] Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco, De quoi demain… Dialogue. Ed. Fayard, 2001, pp. 282-283.
[2] Bertrand Russell, Sceptical Essays, Ed. Routledge, 1991, p.11.
[3] On peut en trouver quelques uns ici (aux lettres B et S).
[4] Mais pour en savoir davantage, il faut avoir accès à certains documents. C'est pour mettre à la disposition du public des documents qui devraient l’être davantage que j’ai construit ce site.
[5] En plus de la trouver désormais inopérante pour juger de la pertinence d’une idée, je trouve même aujourd’hui la phrase de Derrida un peu pathétique. Car enfin, si une action peut être audacieuse et courageuse, que valent ces épithètes appliqués à une pensée ? Je fais mien le propos de Jacques Bouveresse lequel se « méfie particulièrement des formes de radicalisme qui ne coûtent pas cher aux intellectuels et souvent beaucoup plus à ceux qui les prennent au sérieux (…). Il y a eu, chez les philosophes, trop de formes d’engagement purement verbal et sans risques réels, qui correspondaient simplement à une obligation imposée par la mode ou l’air du temps. » (Le Philosophe et le réel, Ed. Hachette, 1998, pp. 222-223)


 

 

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