| Extraits
du livre « Les illusions de la psychanalyse » de Jacques VAN RILLAER, Bruxelles, éd. Mardaga (1980), 418 p. |
| Il sagit de lintégralité du chapitre
III de lintroduction (reproduit avec
laimable autorisation des Editions Mardaga et de
lauteur). |
| III. Etapes d'une déconversion (pp.
24-31) En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel. En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites. Bachelard. La formation de l'Esprit scientifique, p. 14. Bien
que peu tenté par l'étalage autobiographique, je crois
devoir livrer au lecteur quelques indications sur mon
itinéraire. Deux raisons surtout m'y poussent. D'une
part, je tiens à prévenir d'emblée l'objection selon
laquelle ma critique de la psychanalyse ne résulterait
que de sa méconnaissance. D'autre part, j'aimerais
satisfaire le lecteur qui souhaite savoir comment un
fervent adepte de la psychanalyse, membre pendant plus de
dix ans d'une Ecole de psychanalyse, peut perdre la foi
dans les Ecritures freudiennes et devenir une sorte d'iconoclaste. A
en croire les psychanalystes, on ne peut connaître la
psychanalyse, et a fortiori la
remettre en question, que si l'on a été psychanalysé
selon les règles de l'art et si l'on est devenu Vereinspsychoanalyst,
c'est-à-dire membre d'une
Association de Psychanalyse. Ainsi, lorsque le philosophe-psychologue
Georges Politzer publia un article, au demeurant peu
agressif, sur « La crise de la psychanalyse » (1929), A.
Hesnard réagit par cet argument : « M. Politzer juge
ici, manifestement, notre mouvement psychanalytique en
homme du monde, en théoricien, en lecteur, quelle que
soit sa perspicacité psychologique. Il n'y participe pas,
n'étant pas praticien ni directement observateur, -
comme, hélas, tous les critiques de la psychanalyse.
Pour qui n'est pas passé par la psychanalyse didactique
ou la pratique psychanalytique intensive, les résultats
des recherches psychanalytiques choquent le bon sens
autant que les convenances » (cit. in Politzer, éd.
1969 : 215). Fort heureusement, Politzer n'éprouva
guère de difficulté à réfuter ce sempiternel argument
ad hominem: «
Tout cela, écrit-il, c'est de nouveau du 'psychologisme',
ou plutôt c'est cette tradition des psychanalystes d'après
laquelle on n'a le droit de critiquer la psychanalyse qu'en
étant Vereinspsychoanalyst,
mais étant donné le fait que lorsqu'on critique la
psychanalyse, on n'est plus Vereinspsychoanalyst,
cela revient à dire que ceux-là
seuls auraient le droit de se critiquer entre eux qui, en
fait, n'en ont aucune envie" (id. p. 229) ... Mon
premier contact avec la psychanalyse a été la lecture
du livre de S. Zweig : La guérison
par l' esprit. J'avais
une quinzaine d'années et je fus tout de suite séduit
par le plaidoyer du célèbre écrivain, ami et
admirateur de Freud. Mon intérêt pour la nouvelle
science ne devait guère faiblir durant mes études de
psychologie, au contraire. A la Faculté de psychologie
de l'Université de Louvain, dans les années 60, ceux
qui adoptaient les idées de Freud éprouvaient le
sentiment exaltant d'être les progressistes, les
intellectuels audacieux, les explorateurs des profondeurs
secrètes dont la psychologie traditionnelle ignorait
tout. Dès ma première licence, j'étais admis à l'Ecole
belge de psychanalyse, - Société freudo-lacanienne qui,
sans avoir de liens officiels avec l'Université de
Louvain, n'en tenait pas moins ses réunions dans ses
locaux et s'infiltrait systématiquement dans les
Facultés de psychologie et de médecine. Je participais
aux Séminaires et je commençais une analyse didactique
qui devait durer quatre ans. J'accomplissais, dès l'âge
de 20 ans, les étapes du cursus psychanalytique. Durant
mes études de psychologie, je me centrai sur l'étude de
Freud et considérai comme mineurs les cours qui ne s'y
rapportaient pas. Les remarques critiques des professeurs
qui n'adhéraient pas à la psychanalyse étaient
désamorcées à chaque coup : pour moi, il ne pouvait s'agir
que de mécompréhensions résultant de l'ignorance ou de
résistances affectives à la Vérité freudienne. En
vue de ma thèse de doctorat et de ma formation d'analyste,
j'étudiai les uvres de Freud comme on médite un
Texte sacré. Je restai sourd à toutes les remises en
question, mon esprit passa dans la moulinette de la
dévotion inconditionnelle, je devins le bigot d'un
discours magistral. En 1967, j'avais acquis les rites et
les tics interprétatifs des psychanalystes. Le portrait
de Freud était accroché au mur de mon bureau. Je
connaissais l'enivrement des splendides certitudes
recueillies auprès des nouveaux génies. A toute
question de psychologie, je répondais par une
référence tirée de Freud, Lacan, Szondi... ou par un
calembour (Freud et Lacan m'avaient convaincu que le mot
d'esprit est le « mot » par excellence et que les «
jeux de Signifiants » sont le révélateur du langage de
l'Inconscient). J'usais des mots de passe qui permettent
aux initiés de se reconnaître et de s'autoglorifier. Je
ne perdais pas de temps à convaincre les béotiens qui
refusaient d'adhérer à la psychanalyse : c'eût été,
comme le disait Lacan, « jeter des perles aux pourceaux
». Comment
en suis-je venu par la suite à rejeter des croyances
affectivement bien accrochées ? Mon cas illustre, comme
tant d'autres, la théorie de la dissonance cognitive
formulée par Festinger. Je m'explique. L'être
humain tend à réduire les dissonances, c'est-à-dire
les éléments de connaissance qui ne s'accordent pas.
Festinger a étudié les diverses stratégies,
spontanément utilisées, pour aboutir à une situation
de consonance. Une de ses recherches les plus
remarquables a porté sur une secte qui croyait fermement
que le monde serait englouti par un déluge à une date
déterminée et que seuls ses membres seraient sauvés.
Les adeptes s'étaient préparés sincèrement à l'événement
; ils avaient abandonné leur travail et distribué leur
argent. On imagine facilement qu'ils se sont retrouvés
dans un bel état de dissonance cognitive lorsque, le
jour prévu (21 décembre 1954), le cataclysme ne s'est
pas produit. Festinger, qui s'était infiltré avec ses
collaborateurs dans le groupe, a pu analyser les
réactions des différents membres. De ses observations,
je ne cite que celles qui nous importent ici. Les
croyants qui, lors de la nuit fatidique, étaient restés
groupés, ont gardé la foi. Ils se sont soutenus et
convaincus réciproquement. Ils ont réinterprété le
fait dissonant en expliquant que c'est précisément
grâce à leur zèle religieux que la terre n'a pas été
détruite. Par contre, les membres qui avaient attendu
seuls, chez eux, la réalisation de la prophétie, ont
perdu la foi dans un mouvement où ils s'étaient
cependant engagés à fond. Cette
observation et bien d'autres, expérimentales ou
cliniques, ont permis à Festinger d'affirmer le rôle
prédominant du support social pour persévérer dans une
croyance. La
réassurance par un groupe - on pourrait dire une secte -
qui partage la même idéologie, est brusquement venue à
me manquer durant l'année 1968. Envoyé aux Pays-Bas, au
département de psychologie clinique de l'Université de
Nimègue, je me retrouvais seul psychanalyste au milieu d'une
équipe qui travaillait sur des bases radicalement
différentes de celles auxquelles je m'étais référé
jusqu'alors. J'y perdis mes illères et bon nombre
de mes illusions. Le
premier choc fut relatif au test de Szondi, une technique
que j'avais souvent utilisée jusqu'à mon arrivée en
Hollande. Szondi,
psychiatre et psychanalyste hongrois, a publié en 1944
un test composé de 48 visages de malades mentaux : Le
diagnostic expérimental des pulsions. L'individu
qui passe le test départage les visages qui lui
paraissent sympathiques et antipathiques. Ces choix
permettent au testeur de calculer divers indices du «
destin pulsionnel » qui commande : la formation du
caractère, l'éclosion de symptômes morbides, le choix
des amis et du conjoint, le choix de la profession et
même le type de mort (Voilà qui n'est pas sans rappeler
les spéculations fliessiennes). Les photos choisies en
premier lieu déterminent un « avant-plan » ; les
autres, un « arrière-plan expérimental ». A ces deux
profils « pulsionnels » se rajoute un profil «
théorique » de l'arrière-plan, inverse de l'avant-plan
expérimental (le total des 3 profils faisant de ce test
une des plus jolies illustrations du « truc de l'intérieur/extérieur
»...). Szondi
a étayé son test par des considérations génétiques (les
pulsions seraient des forces héréditaires, transmises
par les gènes) et a développé, à partir de cet
instrument, une théorie ambitieuse de la psycho-pathologie
et du traitement psychiatrique : la Schicksalsanalyse,
l'analyse du Destin. Le
test de Szondi a été expérimenté aux Pays-Bas à
partir des années 50 par de nombreux psychologues.
Après une décade d'essais, il a été totalement
abandonné, et cela au moment où il était introduit
dans mon pays. Lorsqu'en
arrivant à Nimègue, je dis naïvement que je pratiquais
le Szondi, je déclenchai une cascade de rires. Mes
nouveaux collègues me firent lire une série de travaux
qui montraient que le « diagnostic pulsionnel » de
Szondi n'avait guère plus de valeur que le diagnostic
phrénologique de Gall. La thèse de doctorat de H.
Janssen sur La valeur diagnostique du
test de Szondi (1955) fournissait
une synthèse de la littérature sur les recherches de
validation ainsi qu'une série de nouvelles expériences
répondant aux critères de la méthodologie scientifique.
Sa conclusion était quasi sans appel : « Nous croyons
avoir démontré, écrivait l'auteur, que le test n'a
aucune valeur pratique et qu'il présente même des
dangers, raisons pour lesquelles son utilisation en
psychologie appliquée doit être vivement déconseillée
». Cette conclusion était d'autant plus impressionnante
que la thèse en question était publiée chez Swets et
Zeitlinger, le principal vendeur de tests (et notamment
du Szondi !) en Hollande. Je lus ensuite la revue
critique des recherches sur le Szondi parue dans le
célèbre Handbuch der Psychologie. Les
conclusions n'étaient guère plus encourageantes. L'auteur
soulignait que, déjà même par les principes de son
interprétation, l'examen de la validité du test de
Szondi présente des difficultés exceptionnelles [7]. Le
bilan était négatif, si pas désastreux. Il
serait hors de propos de détailler ici les arguments qui
faisaient dire au Professeur D.J. van Lennep, de l'Université
d'Utrecht, que « le test de Szondi est sans doute un des
plus mauvais tests que l'on ait imaginés ». Je dirai
simplement que l'approche des Hollandais était
radicalement différente de celle de mes Maîtres d'alors
: ces derniers se complaisaient dans de vastes
spéculations « anthropologiques » ; ils pratiquaient l'interprétation
« clinique », « dynamique » et « dialectique », qui
peut toujours digérer rétrospectivement
les faits les plus divers. Les
psychologues hollandais, au contraire, précisaient, à
partir de la théorie du test, des implications
vérifiables/falsifiables pour mener
ensuite des recherches systématiques qui répondent aux
critères de la validité psychométrique. N'étant
pas encore à l'âge où l'on préfère ce qui confirme
le savoir acquis à ce qui le contredit, je choisis de
poser des questions impertinentes. J'examinai des faits
empiriques précis plutôt que les réponses générales
de la théorie. Ainsi, la merveille censée dévoiler l'Inconscient
familial et la destinée individuelle inconsciente, m'apparut
finalement comme une supercherie. Je dis « finalement »
car il fallut que je lise, que je relise, et que j'expérimente
moi-même pour oser enfin changer d'avis. La
deuxième désillusion concerna les effets de la
psychanalyse. Ici je fus moins surpris car, d'une
certaine façon, je le savais déjà : la cure
psychanalytique n'a qu'un faible pouvoir thérapeutique
et elle peut même parfois s'avérer désastreuse. Je
connaissais plusieurs personnes qui s'étaient suicidées
en cours d'analyse, je savais que certaines analyses de
dix ans et plus se soldent par de douloureux échecs. Jusqu'en
1968, je ne connaissais qu'un seul texte qui abordait la
question des effets de la psychothérapie : celui de
Winfried Huber (1964 : 282s), un psychanalyste qui ne
craignait pas de poser les questions essentielles. La
nouveauté fut, pour moi, de découvrir la vaste
littérature scientifique publiée sur le sujet, en
particulier le rapport de J.H. Dijkhuis et W. Isarin,
paru à l'Université d'Utrecht en 1963, et qui
présentait plus de deux cents recherches anglo-saxonnes
sur les résultats des psychothérapies. Par la même
occasion, je découvrais des alternatives. A Nimègue,
comme à travers toute la Hollande, on commençait à
pratiquer la « behavior therapy »
, qui semblait autrement prometteuse que la psychanalyse.
Je lisais Eysenck, Wolpe, Festinger, G. Kelly et autres
grands noms de la psychologie contemporaine. J'appris
enfin comment, même dans les questions d'affectivité,
on peut adopter une approche réellement scientifique, c'est-à-dire
une approche certes partielle et approximative, mais
cependant critique, méthodique, objective. Ayant
côtoyé de près des psychologues à la fois «
humanistes », dévoués, sensibles et
soucieux de vérifications
empiriques, j'abandonnai l'équation simpliste selon
laquelle l'examen scientifique d'une question est ipso
facto une réduction « positiviste
», « rationaliste », irrespectueuse de l'humain. Avant
mon passage aux Pays-Bas, on trouvait déjà à Louvain d'éminents
Professeurs qui enseignaient les formes nouvelles de la
psychologie scientifique, mais je ne leur avais accordé
que l'attention nécessaire pour réussir leurs examens.
Pour moi, comme pour Politzer en 1928, la psychanalyse
était « l'incarnation de la vraie psychologie» (1928 :
21), la seule connaissance humaine « profonde ». Je m'étais
acharné à justifier cette merveille en dépit de toutes
les objections. On ne se détache pas facilement du
merveilleux. En
revenant en Belgique, j'avais perdu ma foi dans le test
de Szondi et dans la thérapie psychanalytique.
Les conceptions de mes anciens Maîtres passaient de plus
en plus difficilement. Je conservais néanmoins une
certaine confiance dans la théorie freudienne,
je croyais qu'il fallait séparer, dans les milliers de
pages publiées par Freud et ses élèves, le bon grain
de l'ivraie, les données sûres de la spéculation
gratuite. Je persistais également à croire que la
psychanalyse peut aider le psychologue à mieux se
connaître, raison pour laquelle je continuai mon analyse
didactique encore une année. Je
lus ensuite l'ouvrage de Johannes Linschoten : Idolen
van de psycholoog. Ce professeur de
l'Université d'Utrecht, autrefois l'un des plus
brillants psychologues « existentiels » et qui
connaissait parfaitement la psychanalyse, était passé
dans le camp behavioriste après un voyage d'études aux
Etats-Unis. La lecture des Idoles du
Psychologue me secoua vivement, mais
le Président de l'Ecole belge de Psychanalyse me rassura
un peu, pour un temps : « Linschoten ? Je l'ai connu
personnellement. Il a mal tourné. Il est devenu fou à
la fin de sa vie » .La brutale déconversion de ce soi-disant
« fou » continua cependant à me « travailler »... Un
autre élément important dans mon évolution fut la
rencontre de F. Buytendijk. Lors de ma première visite
au grand maître de la psychologie hollandaise - c'était
en 1971 - il me montra, dans sa bibliothèque, les
uvres complètes de Freud et me dit : « Moi aussi,
j'ai lu Freud d'un bout à l'autre. Croyez-moi, c'est à
90 % de la mythologie ». Et à chacune de nos rencontres,
Buytendijk, comme un Professeur à l'examen, me posait
des questions très embarrassantes sur mes croyances
psychanalytiques... Je
trouvai néanmoins encore l'envie de terminer ma thèse
de doctorat sur un thème freudien. Les psychanalystes
membres du Jury comprirent que je n'étais plus un
admirateur inconditionnel du Messie de la psychologie «
profonde », mais ils ne m'en tinrent pas rigueur. En
1974, j'étais nommé chargé de cours à la Faculté de
Médecine de l'Université de Louvain, ce qui allait me
permettre de réfléchir sereinement, en toute liberté,
aux questions épistémologiques qui m'agitaient depuis
1968. L'ouvrage que je publiai en 1975 sur l'agressivité
révélait mon ambivalence à l'égard de la théorie
analytique. D'une part, j'écrivais
: « Freud nous livre une abondante moisson de
faits
Il dégage tout un ensemble de processus dont
ses successeurs devront, dans une large mesure, confirmer
l'importance... Avec lui, nous comprenons mieux que le
sens est la dimension propre de la vie psychique » (p.
34s). Mais je n'hésitais plus à déclarer que la
théorie freudienne des pulsions de mort est « une
allégorie qui, scientifiquement, ne démontre absolument
rien » et « contient, en outre, le risque d'une
hypostase trompeuse et d'un manichéisme simpliste » (p.
159). Dans ce livre, je pris bien soin de ne pas parler
des effets de la cure analytique, car
je savais à quel point la question était scabreuse. Ce
n'est pas en un jour qu'on se désintoxique du mode de
penser psychanalytique. Ma déconversion s'est faite en
catimini, lentement mais sûrement. J'ai dû vaincre bien
des « résistances », braver l'idéologie dominante de
mon milieu intellectuel, mettre en péril des amitiés -
car les passions sont fortes en milieu analytique -,
quitter à regret la sérénité et l'omniscience,
apprendre à dire : « peut-être » et « je ne sais pas
». Freud
termine L'Avenir d'une Illusion en
déclarant : « la voix de l'intellect est basse, mais ne
s'arrête point avant qu'on l'ait entendue. Finalement,
après des rebuffades répétées et innombrables, elle
finit par s'imposer » (XIV 377). Cette évolution s'est
produite chez moi, mais au détriment du freudisme.
Après maintes hésitations, la psychanalyse m'est
apparue comme une doctrine qui entrave, plus qu'elle ne
sert, la connaissance psychologique. J'ai
tenu à livrer aux lecteurs ces quelques éléments
biographiques afin de montrer que je connais « du dedans
» ce que je conteste aujourd'hui. Le lecteur comprendra
ainsi que mes critiques visent autant celui que j'ai
été, que ceux qui persistent encore à diffuser le
message freudien. Mon
cas n'a, en fait, rien d'exceptionnel. On trouve un peu
partout des gens qui ont été enthousiasmés par la
psychanalyse, puis l' ont abandonnée. Je terminerai en
évoquant quelques personnages de premier plan. A
tout seigneur tout honneur : Karl
Popper, le plus grand
épistémologue de notre époque. Il a été conquis par
la psychanalyse et a travaillé sous la direction d'
Alfred Adler en 1919. Il devait ensuite qualifier la
conception « révolutionnaire » de « pseudo-science »
et montrer clairement que les psychanalystes posent les
problèmes en des termes qui rendent la vérification
méthodique impossible. Nous reviendrons plus tard sur ce
revirement et ses motivations intellectuelles. Jean
Piaget, le plus grand nom de la
psychologie de l'enfant et de l'épistémologie
génétique, a également bénéficié d'une formation
psychanalytique. Au début des années 20, il a fait une
analyse didactique auprès de Sabina Spielrein, une
collaboratrice de C.G. Jung [8]. Chacun sait que Piaget
est devenu par la suite un scientifique rigoureux qui n'hésite
pas à dénoncer vigoureusement les « illusions » de la
psychologie spéculative [9]. Si le lecteur me permet de revenir une dernière fois à la Hollande, je signalerai que les deux principaux pionniers de la psychanalyse aux Pays-Bas ont chacun abandonné la psychanalyse. A.
van Renterghem, en 1917 le fondateur
et premier Président de l'Association néerlandaise de
psychanalyse, a rejeté la psychanalyse en 1924. Il a
déclaré à cette occasion que la vieille méthode de
suggestion hypnotique, qu'il avait apprise en 1887
auprès de Liébault, est plus efficace et beaucoup moins
coûteuse (cf. Brinkgreve). Quant à August
Stärcke, le premier praticien de la
psychanalyse aux Pays-Bas et le premier traducteur de
Freud en néerlandais, il devait, dans les années 30,
troquer la psychanalyse contre l'éthologie. Ses
intérêts passèrent des histoires de divan à des
expériences sur les fourmis
Dernier exemple : le brillant Georges
Politzer illustre le fait que la
France a également connu des revirements radicaux. En
1928, Politzer glorifiait la psychanalyse. Dans sa Critique
des fondements de la psychologie, on
lit que « Freud nous donne la vision vraiment claire des
erreurs de la psychologie classique, et nous montre dès
maintenant la psychologie nouvelle en vie et en action »
(p. 17). Dix ans plus tard, le pionnier de la «
psychologie concrète » publiait un article sur «La
fin de la psychanalyse », qu'il
résumait en disant : « La voie des découvertes
réelles et de la science effective de l'homme ne passe
pas par les 'raccourcis' sensationnels de la psychanalyse.
Elle passe par l'étude précise des faits physiologiques
et historiques, à la lumière de cette conception dont l'ensemble
des sciences modernes de la nature garantit la solidité
» (éd. 1969 : 302). |
| Notes (les
nos
sont ceux de louvrage)
: [7]
« Die ausserordentlichen
Schwierigkeiten einer Validierung liegen auf der Hand »
(p. 781). Vol.
VI. Psychologische Diagnostik. Ed. G.
Hogrefe, Göttingen, 1964 : 770-96. [8]
Voir la note de léditeur de la Correspondance
Freud-Jung, trad. Gallimard, 2 vol.,
1975 (I 306). [9] Voir son ouvrage Sagesse
et illusions de la Philosophie, PUF,
1965. |
| Bibliographie (seuls
les ouvrages signalés implicitement entre parenthèses,
par ex. (1969, 215), sont donnés ici)
: FREUD
S. : Gesammelte Werke,
Fischer Verlag (17 vol.). Les nos en
chiffres romains renvoient à lun de ces volumes,
lautre nombre à la page du volume ; ex. :
(XIV 377) HUBER
W., PIRON H., VERGOTE A. : (1964) La
psychanalyse, science de lhomme,
Dessart. POLITZER
G. : (1928) Critique des
fondements de la psychologie, PUF,
rééd. 1968. POLITZER G. : (1969) Ecrits
II. Les
fondements de la psychologie. Textes
réunis par J. Debouzy. Ed. Sociales. |