Jacques Van Rillaer (1981) Les illusions de la psychanalyse. Wavre : Mardaga, 420 p. 4ème éd., 1996. |
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L'argument des
«résistances» |
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Freud et ses disciples qualifient de « résistance » toute remise en question de la psychanalyse et voient là une confirmation supplémentaire de leur credo. Un examen de ce mode de réfutation apparaît dès lors comme une question préalable à toute analyse critique de la doctrine freudienne. Nous verrons d'abord comment le concept de résistance s'est développé et a servi à désamorcer toute polémique. Ensuite nous examinerons la valeur épistémologique de cette défense, qui rend le système analytique invulnérable, du moins en apparence. 1. Origine de la notion de «résistance» Le concept de « résistance » est l'un des plus vieux de l'arsenal analytique. C'est aussi un de ceux qui spécifient le mieux le mode de penser freudien. A la fin de sa vie, Freud écrit : « Toute la théorie psychanalytique est construite sur la perception de la résistance qu'oppose le patient lorsque nous essayons de lui rendre conscient son inconscient » (1933, XV 74). Les premiers contacts de Freud avec la psychopathologie à travers les enseignements de Breuer et Charcot , lont amené à reconnaître l'importance des traumatismes oubliés. La célèbre formule « les hystériques souffrent de réminiscences » (I 86) résume cette conception que Freud n'a jamais reniée. Le travail psychothérapique se ramène dès lors à une exhumation de scènes pathogènes, réelles ou fantasmées. Au début de la carrière de Freud, I'hypnose apparaît comme la meilleure méthode pour atteindre ce but Mais le jeune neurologue viennois éprouve de grandes difficultés à manier cette technique développée en France par Mesmer (1734-1815) et Liébault (1823-1904). Il y renonce en faveur de la méthode des associations libres : « Lorsque je constate, qu'en dépit de tous mes efforts, je ne parvenais à mettre en état d'hypnose qu'une petite partie de mes patients, je décidai d'abandonner ce procédé » (VIII 19). p. 62 : Freud aurait pu qualifier de « résistance » lopposition des patients à se laisser hypnotiser. En fait, il ne thématise cette notion qu'au moment où, abandonnant l'hypnose, il demande à ses malades de se ressouvenir des traumatismes passés. Pour lui, les résistances sont moins le fait de la mauvaise volonté du patient que la conséquence d'un conflit inconscient. Dès lors Freud postule que la force intérieure qui s'oppose à la réintégration des éléments pathogènes dans le conscient est précisément celle qui a provoqué initialement leur occultation. Il appelle ce mécanisme le « refoulement ». La « résistance » est le signe « visible » de ce processus qui, par définition, échappe à la conscience. Le premier usage technique du concept de résistance se rapporte au refus ou à l'incapacité de prendre conscience du matériel pathogène. Considérant ensuite que les malades ne font que grossir des processus à l'oeuvre chez tous les hommes, Freud en vient rapidement à reconnaître les signes du refoulement dans toutes les activités humaines, pathologiques, normales ou sublimes. Dès lors sa notion de « résistance » s'applique aussi à l'extérieur du cabinet de consultation : elle qualifie toute négation de ce qui gêne le psychanalyste. 2. L'usage polémique du concept de résistance Un an après avoir utilisé la notion de résistance dans un contexte psychiatrique (cf. les Études sur l'hystérie), Freud voit, dans les réactions négatives à ses idées, une preuve de leur valeur. Il écrit à Fliess, le 13-3-1896 : « Je rencontre de l'hostilité et je vis dans un tel isolement, comme si j'avais découvert les plus grandes vérités ». Tout au long de sa carrière, Freud répétera cet argument selon lequel on est d'autant plus critiqué qu'on détient le vrai. Ainsi, par exemple, il écrit à Jung : « A chaque expérience renouvelée de moquerie à notre égard, ma certitude que nous avons quelque chose de grand entre les mains croît. Dans la nécrologie que vous écrirez un jour sur moi, n'oubliez pas de me décerner ce témoignage : que toute cette contradiction ne m'a même pas troublé » (26-5-1907). A propos de son texte Deuil et Mélancolie, il écrit à Abraham, le 4-3-1915 : « Je tiens cette contribution pour la meilleure et la plus utilisable de toute la série ; je m'attends donc à ce qu'elle soit le plus violemment récusée ». Freud dénonce toute opposition à sa pensée comme la conséquence de refoulements. Chacune des critiques qu'il entend « démontre » qu'il a raison. Dès lors, il tend à exagérer les attaques dont il est l'objet et se crée une légende de héros en butte à une armée de bien-pensants, d'ecclésiastiques obsédés, de psychologues ignares et de médecins bornés. p. 63 : Henri Ellenberger a soigneusement examiné ce mythe, que Freud et ses disciples ont réussi à propager. Un exemple : les récits courants de la vie de Freud affirment que son grand livre, L'interprétation des rêves (1900), fut accueilli par une tempête d'injures ou par un silence méprisant. Deux psychanalystes américains, Bry et Riffkin, qui se procurèrent le texte de tous les comptes-rendus de l'ouvrage parus à cette époque dans les périodiques scientifiques, les revues littéraires et les journaux, s'aperçurent que toutes les analyses, sans exception, étaient favorables, élogieuses et parfois enthousiastes, et les critiques formulées sur un ton modéré et respectueux ! Les mêmes auteurs firent une découverte semblable touchant l'accueil aux Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905) [22]. Rappelons que, dès 1902, un groupe d'élèves se retrouvent chez Freud chaque mercredi soir. Ce cercle est baptisé « Société Psychologique du Mercredi », puis, en 1908, « Société psychanalytique de Vienne ». Freud a dit lui-même que, très vite, son groupe « ne le cédait en rien, quant à la richesse et à la variété des aptitudes, au staff de n'importe quel chef de clinique » (X 63). L'oeuvre de Freud attire l'attention de Bleuler et Jung dès 1902. En 1907, une « Association freudienne » voit le jour en Suisse. En 1908, un premier Congrès de psychanalystes réunit 42 participants, dont le célèbre psychiatre Eugen Bleuler. Une revue est fondée. L'année suivante, Freud et Jung reçoivent le titre de Docteur honoris causa d'une université américaine. Le nom du fondateur de la psychanalyse se répand partout. Le 24-5-1910, Jung écrit à Freud, après avoir fait un exposé à l'Assemblée des médecins aliénistes suisses : « Les gens n'osent plus se défendre que dans les journaux de brasserie ; officiellement personne ne peut plus dire quoi que ce soit en opposition ». On n'en finirait pas de citer des témoignages du succès de la psychanalyse, dès le début du XXe siècle. Cela n'a pas empêché Freud de se plaindre, tout au long de sa vie, des critiques dont il était l'objet et de la lenteur avec laquelle progressait son « Mouvement ». Il est vrai que le père de la psychanalyse ne manquait pas d'ambitions : le 2-12-1919, il se plaignait à Jung de ce « que la conquête définitive du monde est encore si indéfiniment loin ». Que Freud ait été vivement remis en question, c'est incontestable, mais on ne peut ignorer parallèlement la ferveur de disciples de plus en plus nombreux. Le fondateur de la psychanalyse a voulu être, en pensée, un martyr de la Vérité. Ses élèves, aujourd'hui, voudraient encore faire de même. Dès qu'ils sont critiqués, ils se prennent pour des (petits) Galilée, « venant troubler l'ordre du Monde ». C'est ce fantasme qui pousse un Serge Leclaire à proclamer que la démarche analytique « offre surabondamment prétexte à l'indignation des bien-pensants » (1968: 93). p. 64 : La légende des persécutions a permis à Freud de se placer lui-même dans la lignée des grands génies, en compagnie de Copernic et Darwin. Par deux fois, Freud a rédigé un article (1917; 1925) où il explique qu'il est l'auteur du troisième grand attentat contre la mégalomanie du genre humain. Copernic, en démontrant que la terre nest pas le centre de l'univers, a infligé la « vexation cosmologique ». Darwin, qui situe l'homme dans la lignée animale, a fait subir « lhumiliation biologique » . Freud enfin aurait infligé à l'humanité « la plus sensible » des blessures narcissiques : la « vexation psychologique » (mission qui, soit dit par parenthèse, lui a apporté, à Freud, une intense... gratification narcissique). « L'aversion et les résistances » dont la psychanalyse est l'objet résulteraient du fait que la nouvelle discipline fournit la preuve que « le moi n'est pas maître dans sa propre maison », autrement dit que « la vie pulsionnelle de la sexualité ne saurait être complètement domptée en nous et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients » (XII 11). Ainsi s'exprime celui qui croit être le Copernic de la psychologie. « Les hommes, dans leur ensemble, se comportent envers la psychanalyse comme l'individu névrosé» (XIV 108). Ma situation, ajoute Freud, a quelque chose d'effrayant (etwas schreckhaftes) « car ce n'est pas une mince affaire que d'avoir toute l'humanité comme patient » (id.) ! Ce genre de raisonnement permet à Freud de « psychiatriser » tous ses opposants. Même ses propres élèves, pour peu qu'ils s'écartent de l'orthodoxie, sont passibles de ses diagnostics pathologisants. Citons quelques exemples. Freud écrit à Jung au sujet d'Adler, le 18-6-1909 : « C'est un homme honnête, qui ne fera pas défection de sitôt ». Au sujet des psychanalystes viennois, il déclare le 2-2-1910 : « Seul Adler peut être pris sans censure, sinon sans critique » . Dans cette même lettre, il dit à Jung, au sujet de l'avenir de la psychanalyse : « vous représentez l'avenir et moi le passé de la dame ». Trois ans plus tard, Adler et Jung sont excommuniés pour avoir osé énoncer des idées divergentes. Dans sa Contribution à l'Histoire du Mouvement psychanalytique (1914), Freud écrit qu'Adler et Jung n'osent pas regarder la réalité en face. Adler, explique-t-il, accorde trop d'importance au « moi » et trop peu aux forces inconscientes : « ce faisant, il procède comme tous nos malades et comme notre pensée consciente en général, c'est-à-dire en ayant recours à ce que Jones appelle la rationalisation, afin de dissimuler le mobile inconscient » (X 96). Freud explique ensuite que la conception de Jung constitue également un mouvement « rétrograde », car elle insiste trop sur les capacités de progrès humain : « On n'a perçu de la symphonie du devenir du monde que la partie chantée par la civilisation et on est resté sourd, une fois de plus, à la mélodie des pulsions, malgré leur intensité primitive » (X 108). p. 65 : Notons au passage le manque de clairvoyance de Freud. Les deux disciples auxquels il a accordé les plus hautes responsabilités (Adler s'est vu nommé en 1908 Président de la Société viennoise de Psychanalyse et Jung, en 1910, Président de l'Association internationale de Psychanalyse) sont devenus des « dissidents » très peu de temps après leur nomination. Peut-être faut-il donner raison à Rank et Ferenczi quand ils déclaraient que « Freud n'avait pas plus d'intuition qu'un petit garçon » (cité par Jones, III 198). Il est en tout cas bien évident que ses disciples préférés (Jung, Ferenczi, Rank) l'ont vivement contredit et que ceux vis-à-vis desquels il a pu se montrer méfiant (Abraham et Jones par exemple) lui sont restés fidèles jusqu'à la mort. Mais laissons là cette digression. Le ton des phrases destinées au public reste relativement modéré. En réalité, les psychanalystes sont généralement bien moins respectueux de leurs contradicteurs que ne l'est Freud dans sa publication. Dans les Sociétés de psychanalyse, les attaques ad hominem et les étiquettes psychiatriques se distribuent sans l'ombre d'une hésitation dès que se manifestent les désaccords théoriques. La correspondance de Freud avec ses intimes donne un aperçu de cette façon de procéder. Ainsi, lorsque Bleuler hésite à rejoindre lassociation psychanalytique, Jung écrit à Freud que c'est là « l'effet d'une résistance homosexuelle » (13-11-1910). Quand le même Bleuler, après avoir adhéré, quitte enfin le groupe des analystes, Freud écrit à Jung que le célèbre psychiatre n'est qu« un obsessionnel qui cherche à satisfaire son ambivalence » (17-12-1911). Ses deux premiers disciples, Adler et Stekel, ayant développé des idées divergentes des siennes, Freud écrit à Jung : « Le nouveau livre de Stekel est comme toujours riche de contenu ; le cochon trouve des truffes, mais pour le reste une cochonnerie, sans une tentative de synthèse, plein de généralité creuses et de nouvelles généralisations de travers, fait avec une négligence incroyable. Cacatum non est pictum [23]. Stekel représente l'inconscient pervers, non corrigé, Adler le moi paranoïaque ; les deux ensemble donneraient à peu près un homme psychanalytique. Le moi d'Adler se conduit comme le stupide Auguste du cirque, qui grimace sans arrêt pour assurer au public qu'il a tout organisé de la manière dont cela se passe. Le pauvre fou ! » (14-3-1911). En principe, les « résistances » sont à comprendre en termes psychologiques, dégagés de toute appréciation morale. L'homme serait fondamentalement un hypocrite excusable. Mais en fait, Freud et ses disciples n'hésitent pas à juger la valeur d'une personne en fonction du degré d'adhésion à la doctrine. Ainsi Jung écrit-il à son maître, au sujet du premier Congrès international de psychiatrie : « J'en arrive de plus en plus à la conviction que vous avez parfaitement raison de mettre à peu près uniquement sur le compte de la mauvaise volonté le fait qu'on ne veuille pas comprendre » (12-8-1907). En définitive, la théorie freudienne des résistances est une idéologie culpabilisante. p. 66 : Les psychanalystes défendent leurs idées de la même façon que les alchimistes du Moyen-Age. Lorsque une expérience venait démentir la doctrine, les alchimistes invoquaient un défaut spirituel de l'expérimentateur et mettaient en cause sa pureté morale. Seul l'initié au coeur et au corps purs pouvait accéder aux mystères alchimiques et réussir les distillations (Bachelard, 1947 : 50). Les jugements psychanalytiques sur les « non-croyants » et les « hérétiques » sont des plus édifiants. Voyons encore quelques exemples. Le 7-6-1909, Freud écrit à Jung : « Dans le Neurol. Zentralblatt d'aujourd'hui s'élève enfin le premier oiseau de boue sur le petit Hans . L'auteur du compte rendu est Bratz, et il livre un magnifique exemple de la plus belle imbécillité affective, en raison de quoi on pourrait bien lui pardonner toute sa bêtise ». Ernest Jones dit au sujet de Morton Prince : « Il avait largement ouvert sa revue, The Journal of Abnormal Psychology, à des articles sur la psychanalyse. C'était le seul périodique qui pût alors publier de tels travaux. Il pouvait être considéré comme un parfait gentleman, un homme du monde et un très aimable collaborateur » (1955, II 64s). Le diagnostic de Freud est plus direct : « M. Prince est un âne arrogant, qui a droit dans notre ménagerie, à une place de choix » (lettre à Jung, 3-3-1911). Autre analyse de caractère communiquée par Freud à Jung : « M. Hirschfeld s'est éloigné de nos rangs à Berlin. Guère une perte ; c'est un de ces hommes pulpeux et peu appétissants et qui ne semblait pas en mesure d'apprendre quelque chose. Il met naturellement en avant la remarque de votre part au Congrès ; fâcherie homosexuelle. Ne pas verser une larme sur son départ » (2-11- 1911). Ce type d'analyse « profonde » de l'opposant n'est pas l'apanage du maître viennois : ses élèves manient avec autant de vigueur cette forme « scientifique » de l'invective. Après que Jung se soit vu contredit par Hellpach (professeur de psychiatrie à Karlsruhe et Heidelberg), il écrit à Freud : « On s'étonne du fabuleux délire de grandeur de ce lamentable écrivaillon » (18-1-1911). Lorsqu'un de ses patients, devenu psychanalyste à son tour, marque des désaccords, Jung s'exclame : « Gros est un fou accompli (...) Il ferait mieux de produire encore quelque chose au lieu d'écrire des polémiques » (19-4-1911). Ce n'est pas sans intérêt qu'on rapproche ces lignes de ce que Freud écrivait trois ans plus tôt au sujet du même Otto Gros : « il s'agit d'un homme extrêmement doué et convaincu » (19-4-1908). p. 67 : En 1914, Freud écrivait que Rank est « son plus fidèle collaborateur » et manifeste « une compréhension extraordinaire de la psychanalyse » (X 63). Le 8-4-1923, il écrit encore à Karl Abraham : « Je suis très heureux de me convaincre que mes paladins, c'est-à-dire vous, Ferenczi et Rank, s'attaquent toujours dans leurs travaux à des choses fondamentales ». Malheureusement, l'année suivante, le fidèle Otto Rank publie sa propre version de la psychanalyse (cf. Le Traumatisme de la naissance). Le désaccord avec la doctrine établie ne peut évidemment que s'expliquer en termes psychopathologiques. Dès lors, Abraham console le Maître par cette lettre : « Rétrospectivement, je voudrais dire que le processus névrotique s'est préparé chez Rank au cours de plusieurs années. En même temps qu'il compensait ses tendances négatives par un travail hyperconsciencieux, son besoin de solidarité amicale avec nous a diminué de plus en plus, et son comportement despotique et tyrannique s'est de plus en plus confirmé à bien des égards. A cela s'ajoute l'importance croissante accordée à l'argent, assortie d'une susceptibilité de plus en plus grande et d'une attitude hostile. Donc une régression évidente au stade sadique-anal (...) Rank s'est engagé irrésistiblement, semble-t-il sur une voie morbide » (20-10-1924). Récapitulons. Maladie, résistance homosexuelle, ambivalence obsessionnelle, inconscient pervers, moi paranoïaque, imbécillité affective, bêtise arrogante, fâcherie homosexuelle, délire de grandeur, folie, régression au stade sadique-anal ... voilà quelques-unes des Étiquettes que l'on mérite lorsqu'on marque son désaccord ou son scepticisme à l'égard du dogme. On sait que les Autorités soviétiques ont adopté une tactique similaire pour expliquer la conduite des citoyens qui développent des idées d'autonomie ou de libération. Fort heureusement, les psychanalystes, eux, n'ont pas le pouvoir d'enfermer leurs « dissidents » dans des instituts psychiatriques spécialisés... J'espère que les psychanalystes qui « expliqueront » mon cas en vue d'annuler la portée de mes objections, réussiront à se mettre d'accord sur le diagnostic, car des divergences dans l'étiquetage me fourniraient un argument de plus pour douter de leur objectivité. 3. L'illusion d'être l'exception On raconte qu'un jour Freud, tripotant complaisamment son cigare et remarquant une lueur malicieuse dans le regard d'un disciple, fit sèchement cette remarque : « Voyez-vous, quelquefois même un cigare n'est rien d'autre qu'un cigare » [24]. Le psychanalyste se présente comme le spécialiste des démystifications. Il se persuade de n'être justifiable, lui, d'aucune démystification possible. Comme OEdipe, dans la tragédie de Sophocle, il s'exclut a priori de la liste des suspects. Freud énonce une loi générale : les hommes sont continuellement piégés par des processus inconscients. On peut dès lors se demander si Freud lui-même échappe à ces mécanismes. Le fait d'énoncer une généralisation suffit-il pour être l'exception qui la confirme ? p.68 : Les psychanalystes affirment qu'on ne peut rien comprendre aux « formations de l'inconscient » si l'on n'a pas subi une (longue) analyse didactique. Mais le créateur de la psychanalyse a tout compris sans passer par cette initiation. Bien sûr l'excuse est vite trouvée : le génie est au-dessus des lois, ce que le dévot traduit en disant : « Freud est le seul à n'avoir pas subi une analyse didactique pour la seule et évidente raison qu'il n'en avait nullement besoin, du fait qu'il avait créé de toutes pièces et exposé cette discipline » (Hesnard, 1977: 143). La doctrine analytique repose sur le sophisme qu'un philosophe américain appelle « self-excepting fallacy » [25]. Freud croit être au-dessus des faiblesses qu'il dénonce. En réalité, rien ne permet d'affirmer qu'il n'est pas victime de préjugés du genre de ceux qu'il stigmatise, pour ne pas parler des autres ... Après tout, son système pourrait n'être que la « rationalisation » de ses propres difficultés. Dans la lettre qui consacre sa rupture avec Freud, Jung n'a pas hésité à renvoyer au Maître ses arguments ad hominem. Rappelons le détail de l'affaire. Le disciple zurichois avait précédemment écrit à Freud, au sujet d'une critique que lui avait adressée un adlérien : « Même les complices d'Adler ne veulent pas me reconnaître comme un des vôtres » (Ihrigen, vôtres, pour : ihrigen, leurs). Dans la correspondance Freud-Jung, ce type d'erreurs apparaît au moins sept fois, deux d'entre elles étant dues à Freud lui-même [26]. Il n'empêche que le 16-12-1912, le Maître viennois prend ce lapsus à la lettre et manifeste son mécontentement. Par retour du courrier, Jung lui assène alors ses quatre vérités : « J'aimerais vous rendre attentif au fait que votre technique de traiter vos élèves comme vos patients est une fausse manoeuvre. Vous produisez par là des fils-esclaves ou des gaillards insolents (Adler, Stekel et toute la bande insolente qui s'étale à Vienne). Je suis assez objectif pour percer votre truc à jour. Vous montrez du doigt autour de vous tous les actes symptomatiques, par là vous rabaissez tout l'entourage au niveau du fils ou de la fille, qui avouent en rougissant l'existence de penchants fautifs. Entre-temps vous restez toujours bien tout en haut comme le père (...) Voyez-vous, mon cher Professeur, aussi longtemps que vous opérez avec ce truc, mes actes symptomatiques ne m'importent pas du tout, car ils ne signifient absolument rien à côté de la poutre considérable qu'il y a dans l'oeil de mon frère Freud » (18-12-1912). Les psychanalystes croient détenir une arme absolue : affirmer que la critique de leur doctrine est motivée inconsciemment par la peur de la sexualité et de l'Inconscient. Pourquoi cette affirmation ne serait-elle pas, à son tour, motivée par des processus inconscients ? L'acceptation et la glorification de la psychanalyse ne seraient-elles pas, tout autant que son rejet ou sa critique, I'expression de désirs dissimulés ? p. 69 : Pour Freud et ses fils, le fait que vous refusiez l'universalité du complexe d'OEdipe est l'indice de votre propre complexe oedipien. Mais pourquoi l'affirmation du caractère universel de l'OEdipe ne serait-elle pas une façon de légitimer, à bon compte, une problématique personnelle et celle de Freud en premier lieu ? Illustrons cette question impertinente par le cas, authentique, d'une patiente devenue la maîtresse de son psychanalyste. La femme en question n'éprouve aucune difficulté à se justifier : « La sexualité m'avait été interdite au nom du père par une mère veuve. C'est long de se débarrasser de tout ça, mais la psychanalyse m'a aidée à débroussailler. Je m'en suis bien tirée en biaisant, car si le père le faisait avec moi, ce n'était donc pas vrai qu'il l'interdisait ... Après, petit à petit, je me suis mise à regarder les gens, à mettre des jupes, à me déshabiller » (cité par Frischer, p. 330). Autrement dit : coucher avec son analyste n'est qu'une façon de « transgresser l'interdit oedipien ». Seuls les « bien-pensants » ne pourront admettre cette forme de (phallo- )thérapie ... Le succès mondain de la psychanalyse tient peut-être aux justifications faciles qu'elle fournit pour certaines formes de liberté sexuelle : elle rassure l'obsédé et le pervers, elle donne raison au prêtre qui se défroque (« A travers l'Église je recherchais une Mère... »), elle disculpe le mari qui abandonne sa femme (« J'avais sans le savoir épousé un substitut maternel, mais maintenant j'ai dépassé mon OEdipe... »). Ainsi les raisons pour lesquelles certains acceptent la psychanalyse sont parfois pires que les raisons pour lesquelles d'autres la refusent... Freud ne confiait-il pas à Binswanger, en un moment de lucidité : « J'ai toujours pensé que se jetteraient tout d'abord sur ma doctrine les cochons et les spéculateurs » (cf. Binswanger, 1970: 10) ? Après avoir vécu pendant des années quotidiennement dans des cercles analytiques, je crois pouvoir avancer que les fils de Freud ne sont nullement, parmi les médecins et les psychologues, les moins névrosés. L'ouvrage de François Roustang (1976), lui-même psychanalyste, montre de façon éclatante l'infantilisme des disciples du Prophète viennois. Les constatations d'Albert Ellis, à une époque où il était encore psychanalyste, allaient déjà dans ce sens : « La psychanalyse semble être une science qui, plus que toute autre discipline scientifique, attire des praticiens perturbés émotionnellement, partiaux et potentiellement non scientifiques » (1950: 127). Le célèbre sexologue américain réclamait alors de la part de ses collègues analystes davantage de rigueur scientifique. On sait qu'il les a, depuis, quittés sans regret... p. 70 : En définitive, le concept de « résistance » s'applique-t-il à tout un chacun ou plutôt à une catégorie d'individus : les névrosés, les opposants, les psychanalystes orthodoxes eux-mêmes ? Quels sont les critères précis pour décider quand cette interprétation devient légitime et quand elle ne l'est plus ? Examinons cette question de plus près. 4. Un concept gazéiforme Il est certain qu'un individu peut éviter des informations dissonantes et que les nouveautés qui contredisent le savoir assuré provoquent facilement la mauvaise humeur ou l'accusation d'irrespect. Le concept de « résistance » a des raisons d'être. Ce que le psychologue scientifique reproche au psychanalyste c'est d'avoir élargi cette notion de manière à s'assurer, sur tous, un triomphe facile. Voyons concrètement la façon dont fonctionne cette explication passe-partout. Dans le sillage de Freud, Groddeck affirme que « la constipation est la résistance en soi » et il précise : « Par constipation, j'entends ici les troubles digestifs de la vie quotidienne et en premier lieu, la diarrhée, qui n'est souvent que le négatif de la constipation » (1926: 130s). Fort bien. Mais Groddeck note en même temps : « Tout symptôme de maladie, toute maladie peut être considérée avec profit comme phénomène de résistance. (...) Tout traitement médical je le répète pour la millième fois, et je le répéterai encore des milliers de fois tourne autour de la résistance du malade, et à mon avis, le succès de la psychanalyse comme, bien entendu, celui de tout autre traitement, même chirurgical, dépend de l'élimination de la résistance ». Si je comprends bien le fougueux disciple, les chirurgiens feraient mieux d'exhumer des résistances affectives que de manier le bistouri. En fin de compte, quand le psychanalyste a-t-il le droit d'appliquer le diagnostic de « résistance », dont la valeur thérapeutique reste par ailleurs à démontrer ? Chaque fois que le sujet refuse une interprétation ? Freud est catégorique : « Il n'est aucune preuve plus décisive du succès de la mise au jour de l'inconscient que lorsque l'analysé réagit par la phrase : Je n'ai pas pensé cela, ou bien : Je n'ai jamais pensé à cela» (XIV 15) ; « Le non de l'analysé n'exprime que rarement un refus justifié ; bien plus souvent, il manifeste une résistance » (XIV 49). Qu'un patient ou un opposant trouvent une interprétation risible ne peut désarçonner l'analyste, au contraire : « Beaucoup de mes névrosés, au cours du traitement psychanalytique, témoignent régulièrement par leur rire qu'on est parvenu à révéler fidèlement à leur conscience l'inconscient jusque-là voilé » (VI 194). En définitive, tout rejet d'une proposition « analytique » résulterait d'un refoulement. Et pourquoi ne pourrait-on dire l'inverse : I'acceptation d'une interprétation est l'indice d'une résistance ? La dialectique freudienne est déconcertante. En effet, le père de la psychanalyse écrit, à la fin de sa vie : « Le oui direct de l'analysé est équivoque. Il peut effectivement indiquer que celui-ci reconnaît comme juste la construction proposée, mais il peut aussi être dépourvu de sens ou même être hypocrite, comme nous pourrions dire, parce que sa résistance trouve son compte à ce qu'un tel consentement continue à cacher la vérité non découverte » (XVI 49). Serge Leclaire renchérit en disant que « I'aveu d'un sentiment de résistance » est lui-même une forme de résistance (1968: 19). p. 71 : Qu'un non-analyste accepte la psychanalyse ou se mêle de la diffuser, et le psychanalyste vient encore parler de « récupération », si pas de « résistances » plus subtiles. Il n'arrête pas de dénoncer « les puissances refoulantes qui, comme lors des premiers débuts, bien qu'à moindre bruit, tendent toujours à recouvrir et à enterrer l'oeuvre de Freud » (Mannoni, 1968:180). Pour le freudien, les résistances sont aussi obsédantes que les persécuteurs pour le paranoïaque. Il en voit partout. Leclaire déclarait tout récemment : « Corrélativement à l'atténuation des résistances extérieures, la résistance au mouvement psychanalytique s'est infiltrée, et même solidement implantée, dans la psychanalyse elle-même » (1979). Comme le maoïste, le psychanalyste doit donc faire son autocritique. Mais, comme le note Stanley Blanton dans le journal de son analyse avec Freud, I'autocritique est précisément le signe de la résistance : « J'étais en train de me reprocher, à un certain moment, de n'être qu'un bébé. Freud m'a dit : Savez-vous quel est l'un des principaux moyens dont se sert la résistance pour se manifester ? ... Eh bien ce sont les reproches qu'on s'adresse à soi-même, les autocritiques » (p. 25). En 1900, Freud écrit : « C'est à bon droit que la psychanalyse est soupçonneuse. Un de ses principes es : tout ce qui interrompt la progression du travail analytique est une résistance » (II 521). La suite de son oeuvre permet de qualifier de « résistance » toute proposition qui n'est pas conforme à sa théorie. Il s'agit en effet d'un concept des plus élastiques. Comme un gaz, il a tendance à se répandre partout. Il s'immisce dans le moindre interstice et contamine tout ce qu'il touche. Quand on explicite les présupposés freudiens, on s'aperçoit que les psychanalystes se voient comme les seuls êtres au monde capables de déceler les résistances réelles, au-delà des refus et des consentements. Les réactions de l'analysé n'ont guère d'autre intérêt que de démontrer l'intuition de l'analyste, qui travaille selon le principe « pile je gagne, face vous perdez ». Pour le freudien, les infirmations qu'on lui oppose sont toujours des confirmations supplémentaires de son système. Celui qui est bouché à cette dialectique, manifeste, pour parler comme Groddeck, un besoin urgent de la purge analytique. p. 72 : En refermant le cercle des formes de résistances, demandons-nous si la mise au jour des résistances d'autrui ne serait pas la forme de la résistance du dénonciateur. L'interprétation freudienne apparaîtrait alors comme un argument boomerang. Cette idée est illustrée par la réaction de Jung, suite aux critiques que Freud avait adressées à son ouvrage Métamorphoses et symboles de la libido. Le disciple dissident écrit le 3-12-1912 au Pére-fondateur : « Il me faut constater avec douleur qu'une assez grande partie des psychanalystes abuse de la psychanalyse à la fin d'ôter leur valeur aux autres et aux progrès de ces derniers par les insinuations de complexe bien connues (d'ailleurs comme si cela expliquait quelque chose ! pitoyable théorie). On sert à la ronde une stupidité de particulièrement mauvais goût, qui dit que ma théorie de la libido est le fruit de l'érotisme anal. Quand je pense qui a conçu cette théorie, je prends peur pour l'avenir de l'analyse. (...) Le psychanalyste utilise sa psychanalyse très malheureusement comme un lit de paresse, comme nos adversaires font de leur croyance à l'autorité. Ce qui pourrait les faire penser est conditionné par le complexe. Cette fonction de protection de la psychanalyse était encore à découvrir ». La réponse de Freud à Jung est extrêmement intéressante, car on y lit l'aveu d'une absence désolante de critères objectifs permettant de vérifier une interprétation en termes de résistances inconscientes. Il écrit : « Les abus dans l'emploi de la psychanalyse auxquels vous faites allusion, dans la polémique et pour se défendre du nouveau, me donnent moi-même à réfléchir depuis assez longtemps ; je ne sais pas s'ils sont tout à fait évitables et je ne puis momentanément conseiller contre eux que cette petite recette domestique : que chacun de nous s'occupe plus activement de sa propre névrose que de celle de son prochain » (5-12-1912). (Cette formule me paraît la réponse la plus sensée à donner au psychanalyste qui croit découvrir chez moi des motifs inconscients de critiquer la psychanalyse ...) 5. Examen épistémologique et examen psychologique L'enseignement de Franz Joseph Gall a été accusé de « tendre à bouleverser les têtes, à saper les fondements de la religion et à propager le matérialisme » (réquisitoire d'un contemporain de Gall, cité par Lanteri Laura, p. 237). Les attaques dont il fut l'objet ne démontrent pas la valeur de la phrénologie. La pertinence d'une théorie n'est prouvée ni par ses succès mondains, ni par l'hostilité qu'elle suscite chez les bien-pensants... On peut s'interroger sur les motifs psychologiques et les mécanismes sociaux qui expliquent les réactions du grand public et des scientifiques. La théorie de la dissonance cognitive de Festinger est un guide précieux pour pareille analyse. Toutefois, les examens psychologiques et sociologiques sont à distinguer de l'examen logique et de la vérification scientifique. Il importe, une fois pour toutes, de ne plus mélanger ces deux questions. p. 73 : Du fait que les psys sont, comme tout un chacun, sujets à des processus cognitivo-affectifs qui les influencent à leur insu, ils se doivent de respecter avec un maximum de rigueur les règles de la validation objective des hypothèses. Dès qu'ils s'accrochent à d'autres arguments et relâchent leur vigilance épistémologique, ils s'éloignent de la communauté scientifique. |
Notes : [22] I. Bry et A. Rifkin, 1962 : « Freud and the History of Ideas : Primary Sources, 1886-1910». Science and Psychoanalysis, V. - Je cite d'après un article de H. Ellenberger paru dans la Revue des Questions scientifiques, 149 (2) : 237-49. [23] A l'intention de ceux qui ignorent la belle langue latine, je traduis Freud : « Chié n'est pas peint ». [24] Cit. par A. Koestler (Préface au livre de Debray-Ritzen, 1972). [25] M. Mandelbaum (1962) «Some instances of the self-excepting fallacy », Psychologische Beitrage, 6 : 383-6. [26] Ihr pour ihr ou Ihnen pour ihnen : cf. 8.1.07, 26.6.08, 2.6.09, 17.1.09, 8.11.09, 11.11.09, 14.12.12. |