Jacques Van Rillaer (1981) Les illusions de la psychanalyse.

Wavre : Mardaga, 420 p. 4ème éd., 1996.


Pages 61 à 73

NB : on peut consulter également ces pages ici, mais les notes de bas de pages n’apparaissent pas.

p. 61 :


L'argument des «résistances»



« La règle de l'inconscient de toute façon donnera tort à celui qui ose s'insurger. Toute question est résistance de l'inconscient et n'a pas droit de cité dans le réel. »

Dominique Frischer, Les analysés parlent , p. 266.



Freud et ses disciples qualifient de « résistance » toute remise en question de la psychanalyse et
voient là une confirmation supplémentaire de leur credo. Un examen de ce mode de réfutation
apparaît dès lors comme une question préalable à toute analyse critique de la doctrine freudienne.
Nous verrons d'abord comment le concept de résistance s'est développé et a servi à désamorcer
toute polémique. Ensuite nous examinerons la valeur épistémologique de cette défense, qui rend
le système analytique invulnérable, du moins en apparence.

1. Origine de la notion de «résistance»

Le concept de « résistance » est l'un des plus vieux de l'arsenal analytique. C'est aussi un de ceux
qui spécifient le mieux le mode de penser freudien. A la fin de sa vie, Freud écrit : « Toute la
théorie psychanalytique est construite sur la perception de la résistance qu'oppose le patient
lorsque nous essayons de lui rendre conscient son inconscient » (1933, XV 74).
Les premiers contacts de Freud avec la psychopathologie — à travers les enseignements de
Breuer et Charcot —, l’ont amené à reconnaître l'importance des traumatismes oubliés. La célèbre
formule « les hystériques souffrent de réminiscences » (I 86) résume cette conception que Freud
n'a jamais reniée. Le travail psychothérapique se ramène dès lors à une exhumation de scènes
pathogènes, réelles ou fantasmées.
Au début de la carrière de Freud, I'hypnose apparaît comme la meilleure méthode pour atteindre
ce but Mais le jeune neurologue viennois éprouve de grandes difficultés à manier cette technique
développée en France par Mesmer (1734-1815) et Liébault (1823-1904). Il y renonce en faveur
de la méthode des associations libres : « Lorsque je constate, qu'en dépit de tous mes efforts, je
ne parvenais à mettre en état d'hypnose qu'une petite partie de mes patients, je décidai
d'abandonner ce procédé » (VIII 19).

p. 62 :

Freud aurait pu qualifier de « résistance » l’opposition des patients à se laisser hypnotiser. En fait,
il ne thématise cette notion qu'au moment où, abandonnant l'hypnose, il demande à ses malades
de se ressouvenir des traumatismes passés. Pour lui, les résistances sont moins le fait de la
mauvaise volonté du patient que la conséquence d'un conflit inconscient. Dès lors Freud postule
que la force intérieure qui s'oppose à la réintégration des éléments pathogènes dans le conscient
est précisément celle qui a provoqué initialement leur occultation. Il appelle ce mécanisme le
« refoulement ». La « résistance » est le signe « visible » de ce processus qui, par définition,
échappe à la conscience.
Le premier usage technique du concept de résistance se rapporte au refus ou à l'incapacité de
prendre conscience du matériel pathogène. Considérant ensuite que les malades ne font que
grossir des processus à l'oeuvre chez tous les hommes, Freud en vient rapidement à reconnaître
les signes du refoulement dans toutes les activités humaines, pathologiques, normales ou
sublimes. Dès lors sa notion de « résistance » s'applique aussi à l'extérieur du cabinet de
consultation : elle qualifie toute négation de ce qui gêne le psychanalyste.

2. L'usage polémique du concept de résistance

Un an après avoir utilisé la notion de résistance dans un contexte psychiatrique (cf. les Études sur
l'hystérie), Freud voit, dans les réactions négatives à ses idées, une preuve de leur valeur. Il écrit
à Fliess, le 13-3-1896 : « Je rencontre de l'hostilité et je vis dans un tel isolement, comme si
j'avais découvert les plus grandes vérités ». Tout au long de sa carrière, Freud répétera cet
argument selon lequel on est d'autant plus critiqué qu'on détient le vrai. Ainsi, par exemple, il
écrit à Jung : « A chaque expérience renouvelée de moquerie à notre égard, ma certitude que
nous avons quelque chose de grand entre les mains croît. Dans la nécrologie que vous écrirez un
jour sur moi, n'oubliez pas de me décerner ce témoignage : que toute cette contradiction ne m'a
même pas troublé » (26-5-1907). A propos de son texte Deuil et Mélancolie, il écrit à Abraham, le
4-3-1915 : « Je tiens cette contribution pour la meilleure et la plus utilisable de toute la série ; je
m'attends donc à ce qu'elle soit le plus violemment récusée ».
Freud dénonce toute opposition à sa pensée comme la conséquence de refoulements. Chacune
des critiques qu'il entend « démontre » qu'il a raison. Dès lors, il tend à exagérer les attaques dont
il est l'objet et se crée une légende de héros en butte à une armée de bien-pensants,
d'ecclésiastiques obsédés, de psychologues ignares et de médecins bornés.

p. 63 :

Henri Ellenberger a soigneusement examiné ce mythe, que Freud et ses disciples ont réussi à
propager. Un exemple : les récits courants de la vie de Freud affirment que son grand livre,
L'interprétation des rêves (1900), fut accueilli par une tempête d'injures ou par un silence
méprisant. Deux psychanalystes américains, Bry et Riffkin, qui se procurèrent le texte de tous les
comptes-rendus de l'ouvrage parus à cette époque dans les périodiques scientifiques, les revues
littéraires et les journaux, s'aperçurent que toutes les analyses, sans exception, étaient
favorables, élogieuses et parfois enthousiastes, et les critiques formulées sur un ton modéré et
respectueux ! Les mêmes auteurs firent une découverte semblable touchant l'accueil aux Trois
essais sur la théorie de la sexualité (1905) [22].
Rappelons que, dès 1902, un groupe d'élèves se retrouvent chez Freud chaque mercredi soir. Ce
cercle est baptisé « Société Psychologique du Mercredi », puis, en 1908, « Société
psychanalytique de Vienne ». Freud a dit lui-même que, très vite, son groupe « ne le cédait en
rien, quant à la richesse et à la variété des aptitudes, au staff de n'importe quel chef de clinique »
(X 63). L'oeuvre de Freud attire l'attention de Bleuler et Jung dès 1902. En 1907, une
« Association freudienne » voit le jour en Suisse. En 1908, un premier Congrès de psychanalystes
réunit 42 participants, dont le célèbre psychiatre Eugen Bleuler. Une revue est fondée. L'année
suivante, Freud et Jung reçoivent le titre de Docteur honoris causa d'une université américaine. Le
nom du fondateur de la psychanalyse se répand partout. Le 24-5-1910, Jung écrit à Freud, après
avoir fait un exposé à l'Assemblée des médecins aliénistes suisses : « Les gens n'osent plus se
défendre que dans les journaux de brasserie ; officiellement personne ne peut plus dire quoi que
ce soit en opposition ».
On n'en finirait pas de citer des témoignages du succès de la psychanalyse, dès le début du XXe
siècle. Cela n'a pas empêché Freud de se plaindre, tout au long de sa vie, des critiques dont il
était l'objet et de la lenteur avec laquelle progressait son « Mouvement ». Il est vrai que le père de
la psychanalyse ne manquait pas d'ambitions : le 2-12-1919, il se plaignait à Jung de ce « que la
conquête définitive du monde est encore si indéfiniment loin ».
Que Freud ait été vivement remis en question, c'est incontestable, mais on ne peut ignorer
parallèlement la ferveur de disciples de plus en plus nombreux. Le fondateur de la psychanalyse a
voulu être, en pensée, un martyr de la Vérité. Ses élèves, aujourd'hui, voudraient encore faire de
même. Dès qu'ils sont critiqués, ils se prennent pour des (petits) Galilée, « venant troubler l'ordre
du Monde ». C'est ce fantasme qui pousse un Serge Leclaire à proclamer que la démarche
analytique « offre surabondamment prétexte à l'indignation des bien-pensants » (1968: 93).

p. 64 :

La légende des persécutions a permis à Freud de se placer lui-même dans la lignée des grands
génies, en compagnie de Copernic et Darwin. Par deux fois, Freud a rédigé un article (1917;
1925) où il explique qu'il est l'auteur du troisième grand attentat contre la mégalomanie du genre
humain. Copernic, en démontrant que la terre n’est pas le centre de l'univers, a infligé la
« vexation cosmologique ». Darwin, qui situe l'homme dans la lignée animale, a fait subir
« l’humiliation biologique » . Freud enfin aurait infligé à l'humanité « la plus sensible » des blessures
narcissiques : la « vexation psychologique » (mission qui, soit dit par parenthèse, lui a apporté, à
Freud, une intense... gratification narcissique). « L'aversion et les résistances » dont la
psychanalyse est l'objet résulteraient du fait que la nouvelle discipline fournit la preuve que « le
moi n'est pas maître dans sa propre maison », autrement dit que « la vie pulsionnelle de la
sexualité ne saurait être complètement domptée en nous et que les processus psychiques sont en
eux-mêmes inconscients » (XII 11). Ainsi s'exprime celui qui croit être le Copernic de la
psychologie.
« Les hommes, dans leur ensemble, se comportent envers la psychanalyse comme l'individu
névrosé» (XIV 108). Ma situation, ajoute Freud, a quelque chose d'effrayant (etwas
schreckhaftes) « car ce n'est pas une mince affaire que d'avoir toute l'humanité comme patient »
(id.) !
Ce genre de raisonnement permet à Freud de « psychiatriser » tous ses opposants. Même ses
propres élèves, pour peu qu'ils s'écartent de l'orthodoxie, sont passibles de ses diagnostics
pathologisants. Citons quelques exemples.
Freud écrit à Jung au sujet d'Adler, le 18-6-1909 : « C'est un homme honnête, qui ne fera pas
défection de sitôt ». Au sujet des psychanalystes viennois, il déclare le 2-2-1910 : « Seul Adler
peut être pris sans censure, sinon sans critique » . Dans cette même lettre, il dit à Jung, au sujet
de l'avenir de la psychanalyse : « vous représentez l'avenir et moi le passé de la dame ». Trois ans
plus tard, Adler et Jung sont excommuniés pour avoir osé énoncer des idées divergentes. Dans sa
Contribution à l'Histoire du Mouvement psychanalytique (1914), Freud écrit qu'Adler et Jung
n'osent pas regarder la réalité en face. Adler, explique-t-il, accorde trop d'importance au « moi »
et trop peu aux forces inconscientes : « ce faisant, il procède comme tous nos malades et comme
notre pensée consciente en général, c'est-à-dire en ayant recours à ce que Jones appelle la
“rationalisation”, afin de dissimuler le mobile inconscient » (X 96). Freud explique ensuite que la
conception de Jung constitue également un mouvement « rétrograde », car elle insiste trop sur
les capacités de progrès humain : « On n'a perçu de la symphonie du devenir du monde que la
partie chantée par la civilisation et on est resté sourd, une fois de plus, à la mélodie des pulsions,
malgré leur intensité primitive » (X 108).

p. 65 :

Notons au passage le manque de clairvoyance de Freud. Les deux disciples auxquels il a accordé
les plus hautes responsabilités (Adler s'est vu nommé en 1908 Président de la Société viennoise
de Psychanalyse et Jung, en 1910, Président de l'Association internationale de Psychanalyse)
sont devenus des « dissidents » très peu de temps après leur nomination. Peut-être faut-il donner
raison à Rank et Ferenczi quand ils déclaraient que « Freud n'avait pas plus d'intuition qu'un petit
garçon » (cité par Jones, III 198). Il est en tout cas bien évident que ses disciples préférés (Jung,
Ferenczi, Rank) l'ont vivement contredit et que ceux vis-à-vis desquels il a pu se montrer méfiant
(Abraham et Jones par exemple) lui sont restés fidèles jusqu'à la mort. Mais laissons là cette
digression.
Le ton des phrases destinées au public reste relativement modéré. En réalité, les psychanalystes
sont généralement bien moins respectueux de leurs contradicteurs que ne l'est Freud dans sa
publication. Dans les Sociétés de psychanalyse, les attaques ad hominem et les étiquettes
psychiatriques se distribuent sans l'ombre d'une hésitation dès que se manifestent les désaccords
théoriques. La correspondance de Freud avec ses intimes donne un aperçu de cette façon de
procéder.
Ainsi, lorsque Bleuler hésite à rejoindre l’association psychanalytique, Jung écrit à Freud que c'est
là « l'effet d'une résistance homosexuelle » (13-11-1910). Quand le même Bleuler, après avoir
adhéré, quitte enfin le groupe des analystes, Freud écrit à Jung que le célèbre psychiatre n'est
qu’« un obsessionnel qui cherche à satisfaire son ambivalence » (17-12-1911).
Ses deux premiers disciples, Adler et Stekel, ayant développé des idées divergentes des siennes,
Freud écrit à Jung : « Le nouveau livre de Stekel est comme toujours riche de contenu ; le cochon
trouve des truffes, — mais pour le reste une cochonnerie, sans une tentative de synthèse, plein
de généralité creuses et de nouvelles généralisations de travers, fait avec une négligence
incroyable. Cacatum non est pictum [23]. Stekel représente l'inconscient
pervers, non corrigé, Adler le moi paranoïaque ; les deux ensemble donneraient à peu près un
homme psychanalytique. Le moi d'Adler se conduit comme le stupide Auguste du cirque, qui
grimace sans arrêt pour assurer au public qu'il a tout organisé de la manière dont cela se passe.
Le pauvre fou ! » (14-3-1911).
En principe, les « résistances » sont à comprendre en termes psychologiques, dégagés de toute
appréciation morale. L'homme serait fondamentalement un hypocrite excusable. Mais en fait,
Freud et ses disciples n'hésitent pas à juger la valeur d'une personne en fonction du degré
d'adhésion à la doctrine. Ainsi Jung écrit-il à son maître, au sujet du premier Congrès international
de psychiatrie : « J'en arrive de plus en plus à la conviction que vous avez parfaitement raison de
mettre à peu près uniquement sur le compte de la mauvaise volonté le fait qu'on ne veuille pas
comprendre » (12-8-1907). En définitive, la théorie freudienne des résistances est une idéologie
culpabilisante.

p. 66 :

Les psychanalystes défendent leurs idées de la même façon que les alchimistes du Moyen-Age.
Lorsque une expérience venait démentir la doctrine, les alchimistes invoquaient un défaut spirituel
de l'expérimentateur et mettaient en cause sa pureté morale. Seul l'initié au coeur et au corps
purs pouvait accéder aux mystères alchimiques et réussir les distillations (Bachelard, 1947 : 50).
Les jugements psychanalytiques sur les « non-croyants » et les « hérétiques » sont des plus
édifiants. Voyons encore quelques exemples.
Le 7-6-1909, Freud écrit à Jung : « Dans le Neurol. Zentralblatt d'aujourd'hui s'élève enfin le
premier oiseau de boue sur le petit Hans . L'auteur du compte rendu est Bratz, et il livre un
magnifique exemple de la plus belle imbécillité affective, en raison de quoi on pourrait bien lui
pardonner toute sa bêtise ».
Ernest Jones dit au sujet de Morton Prince : « Il avait largement ouvert sa revue, The Journal of
Abnormal Psychology, à des articles sur la psychanalyse. C'était le seul périodique qui pût alors
publier de tels travaux. Il pouvait être considéré comme un parfait “gentleman”, un homme du
monde et un très aimable collaborateur » (1955, II 64s). Le diagnostic de Freud est plus direct :
« M. Prince est un âne arrogant, qui a droit dans notre ménagerie, à une place de choix » (lettre à
Jung, 3-3-1911).
Autre analyse de caractère communiquée par Freud à Jung : « M. Hirschfeld s'est éloigné de nos
rangs à Berlin. Guère une perte ; c'est un de ces hommes pulpeux et peu appétissants et qui ne
semblait pas en mesure d'apprendre quelque chose. Il met naturellement en avant la remarque de
votre part au Congrès ; fâcherie homosexuelle. Ne pas verser une larme sur son départ » (2-11-
1911).
Ce type d'analyse « profonde » de l'opposant n'est pas l'apanage du maître viennois : ses élèves
manient avec autant de vigueur cette forme « scientifique » de l'invective.
Après que Jung se soit vu contredit par Hellpach (professeur de psychiatrie à Karlsruhe et
Heidelberg), il écrit à Freud : « On s'étonne du fabuleux délire de grandeur de ce lamentable
écrivaillon » (18-1-1911). Lorsqu'un de ses patients, devenu psychanalyste à son tour, marque
des désaccords, Jung s'exclame : « Gros est un fou accompli (...) Il ferait mieux de produire
encore quelque chose au lieu d'écrire des polémiques » (19-4-1911). Ce n'est pas sans intérêt
qu'on rapproche ces lignes de ce que Freud écrivait trois ans plus tôt au sujet du même Otto
Gros : « il s'agit d'un homme extrêmement doué et convaincu » (19-4-1908).

p. 67 :

En 1914, Freud écrivait que Rank est « son plus fidèle collaborateur » et manifeste « une
compréhension extraordinaire de la psychanalyse » (X 63). Le 8-4-1923, il écrit encore à Karl
Abraham : « Je suis très heureux de me convaincre que mes paladins, c'est-à-dire vous, Ferenczi
et Rank, s'attaquent toujours dans leurs travaux à des choses fondamentales ».
Malheureusement, l'année suivante, le fidèle Otto Rank publie sa propre version de la
psychanalyse (cf. Le Traumatisme de la naissance). Le désaccord avec la doctrine établie ne peut
évidemment que s'expliquer en termes psychopathologiques. Dès lors, Abraham console le Maître
par cette lettre : « Rétrospectivement, je voudrais dire que le processus névrotique s'est préparé
chez Rank au cours de plusieurs années. En même temps qu'il compensait ses tendances
négatives par un travail hyperconsciencieux, son besoin de solidarité amicale avec nous a diminué
de plus en plus, et son comportement despotique et tyrannique s'est de plus en plus confirmé à
bien des égards. A cela s'ajoute l'importance croissante accordée à l'argent, assortie d'une
susceptibilité de plus en plus grande et d'une attitude hostile. Donc une régression évidente au
stade sadique-anal (...) Rank s'est engagé — irrésistiblement, semble-t-il — sur une voie
morbide » (20-10-1924).
Récapitulons. Maladie, résistance homosexuelle, ambivalence obsessionnelle, inconscient pervers,
moi paranoïaque, imbécillité affective, bêtise arrogante, fâcherie homosexuelle, délire de grandeur,
folie, régression au stade sadique-anal ... voilà quelques-unes des Étiquettes que l'on mérite
lorsqu'on marque son désaccord ou son scepticisme à l'égard du dogme.
On sait que les Autorités soviétiques ont adopté une tactique similaire pour expliquer la conduite
des citoyens qui développent des idées d'autonomie ou de libération. Fort heureusement, les
psychanalystes, eux, n'ont pas le pouvoir d'enfermer leurs « dissidents » dans des instituts
psychiatriques spécialisés...
J'espère que les psychanalystes qui « expliqueront » mon cas en vue d'annuler la portée de mes
objections, réussiront à se mettre d'accord sur le diagnostic, car des divergences dans
l'étiquetage me fourniraient un argument de plus pour douter de leur objectivité.

3. L'illusion d'être l'exception

On raconte qu'un jour Freud, tripotant complaisamment son cigare et remarquant une lueur
malicieuse dans le regard d'un disciple, fit sèchement cette remarque : « Voyez-vous, quelquefois
même un cigare n'est rien d'autre qu'un cigare » [24].
Le psychanalyste se présente comme le spécialiste des démystifications. Il se persuade de n'être
justifiable, lui, d'aucune démystification possible. Comme OEdipe, dans la tragédie de Sophocle, il
s'exclut a priori de la liste des suspects.
Freud énonce une loi générale : les hommes sont continuellement piégés par des processus
inconscients. On peut dès lors se demander si Freud lui-même échappe à ces mécanismes. Le fait
d'énoncer une généralisation suffit-il pour être l'exception qui la confirme ?

p.68 :

Les psychanalystes affirment qu'on ne peut rien comprendre aux « formations de l'inconscient » si
l'on n'a pas subi une (longue) analyse didactique. Mais le créateur de la psychanalyse a tout
compris sans passer par cette initiation. Bien sûr l'excuse est vite trouvée : le génie est au-dessus
des lois, ce que le dévot traduit en disant : « Freud est le seul à n'avoir pas subi une analyse
didactique pour la seule et évidente raison qu'il n'en avait nullement besoin, du fait qu'il avait créé
de toutes pièces et exposé cette discipline » (Hesnard, 1977: 143).
La doctrine analytique repose sur le sophisme qu'un philosophe américain appelle « self-excepting
fallacy » [25]. Freud croit être au-dessus des faiblesses qu'il dénonce. En réalité, rien ne permet
d'affirmer qu'il n'est pas victime de préjugés du genre de ceux qu'il stigmatise, pour ne pas parler
des autres ... Après tout, son système pourrait n'être que la « rationalisation » de ses propres
difficultés.
Dans la lettre qui consacre sa rupture avec Freud, Jung n'a pas hésité à renvoyer au Maître ses
arguments ad hominem. Rappelons le détail de l'affaire.
Le disciple zurichois avait précédemment écrit à Freud, au sujet d'une critique que lui avait
adressée un adlérien : « Même les complices d'Adler ne veulent pas me reconnaître comme un des
vôtres » (Ihrigen, vôtres, pour : ihrigen, leurs). Dans la correspondance Freud-Jung, ce type
d'erreurs apparaît au moins sept fois, deux d'entre elles étant dues à Freud lui-même [26]. Il
n'empêche que le 16-12-1912, le Maître viennois prend ce lapsus à la lettre et manifeste son
mécontentement. Par retour du courrier, Jung lui assène alors ses quatre vérités : « J'aimerais
vous rendre attentif au fait que votre technique de traiter vos élèves comme vos patients est une
fausse manoeuvre. Vous produisez par là des fils-esclaves ou des gaillards insolents (Adler, Stekel
et toute la bande insolente qui s'étale à Vienne). Je suis assez objectif pour percer votre truc à
jour. Vous montrez du doigt autour de vous tous les actes symptomatiques, par là vous rabaissez
tout l'entourage au niveau du fils ou de la fille, qui avouent en rougissant l'existence de penchants
fautifs. Entre-temps vous restez toujours bien tout en haut comme le père (...) Voyez-vous, mon
cher Professeur, aussi longtemps que vous opérez avec ce truc, mes actes symptomatiques ne
m'importent pas du tout, car ils ne signifient absolument rien à côté de la poutre considérable
qu'il y a dans l'oeil de mon frère Freud » (18-12-1912).
Les psychanalystes croient détenir une arme absolue : affirmer que la critique de leur doctrine est
motivée inconsciemment par la peur de la sexualité et de l'Inconscient. Pourquoi cette affirmation
ne serait-elle pas, à son tour, motivée par des processus inconscients ? L'acceptation et la
glorification de la psychanalyse ne seraient-elles pas, tout autant que son rejet ou sa critique,
I'expression de désirs dissimulés ?

p. 69 :

Pour Freud et ses fils, le fait que vous refusiez l'universalité du complexe d'OEdipe est l'indice de
votre propre complexe oedipien. Mais pourquoi l'affirmation du caractère universel de l'OEdipe ne
serait-elle pas une façon de légitimer, à bon compte, une problématique personnelle et celle de
Freud en premier lieu ?
Illustrons cette question impertinente par le cas, authentique, d'une patiente devenue la
maîtresse de son psychanalyste. La femme en question n'éprouve aucune difficulté à se justifier :
« La sexualité m'avait été interdite au nom du père par une mère veuve. C'est long de se
débarrasser de tout ça, mais la psychanalyse m'a aidée à débroussailler. Je m'en suis bien tirée en
biaisant, car si le père le faisait avec moi, ce n'était donc pas vrai qu'il l'interdisait ... Après, petit
à petit, je me suis mise à regarder les gens, à mettre des jupes, à me déshabiller » (cité par
Frischer, p. 330). Autrement dit : coucher avec son analyste n'est qu'une façon de « transgresser
l'interdit oedipien ». Seuls les « bien-pensants » ne pourront admettre cette forme de (phallo-
)thérapie ...
Le succès mondain de la psychanalyse tient peut-être aux justifications faciles qu'elle fournit pour
certaines formes de liberté sexuelle : elle rassure l'obsédé et le pervers, elle donne raison au
prêtre qui se défroque (« A travers l'Église je recherchais une Mère... »), elle disculpe le mari qui
abandonne sa femme (« J'avais sans le savoir épousé un substitut maternel, mais maintenant j'ai
dépassé mon OEdipe... »). Ainsi les raisons pour lesquelles certains acceptent la psychanalyse sont
parfois pires que les raisons pour lesquelles d'autres la refusent... Freud ne confiait-il pas à
Binswanger, en un moment de lucidité : « J'ai toujours pensé que se jetteraient tout d'abord sur
ma doctrine les cochons et les spéculateurs » (cf. Binswanger, 1970: 10) ?
Après avoir vécu pendant des années quotidiennement dans des cercles analytiques, je crois
pouvoir avancer que les fils de Freud ne sont nullement, parmi les médecins et les psychologues,
les moins névrosés. L'ouvrage de François Roustang (1976), lui-même psychanalyste, montre de
façon éclatante l'infantilisme des disciples du Prophète viennois. Les constatations d'Albert Ellis, à
une époque où il était encore psychanalyste, allaient déjà dans ce sens : « La psychanalyse semble
être une science qui, plus que toute autre discipline scientifique, attire des praticiens perturbés
émotionnellement, partiaux et potentiellement non scientifiques » (1950: 127). Le célèbre
sexologue américain réclamait alors de la part de ses collègues analystes davantage de rigueur
scientifique. On sait qu'il les a, depuis, quittés sans regret...

p. 70 :

En définitive, le concept de « résistance » s'applique-t-il à tout un chacun ou plutôt à une
catégorie d'individus : les névrosés, les opposants, les psychanalystes orthodoxes eux-mêmes ?
Quels sont les critères précis pour décider quand cette interprétation devient légitime et quand
elle ne l'est plus ? Examinons cette question de plus près.

4. Un concept gazéiforme

Il est certain qu'un individu peut éviter des informations dissonantes et que les nouveautés qui
contredisent le savoir assuré provoquent facilement la mauvaise humeur ou l'accusation
d'irrespect. Le concept de « résistance » a des raisons d'être. Ce que le psychologue scientifique
reproche au psychanalyste c'est d'avoir élargi cette notion de manière à s'assurer, sur tous, un
triomphe facile. Voyons concrètement la façon dont fonctionne cette explication passe-partout.
Dans le sillage de Freud, Groddeck affirme que « la constipation est la résistance en soi » et il
précise : « Par constipation, j'entends ici les troubles digestifs de la vie quotidienne et en premier
lieu, la diarrhée, qui n'est souvent que le négatif de la constipation » (1926: 130s). Fort bien.
Mais Groddeck note en même temps : « Tout symptôme de maladie, toute maladie peut être
considérée avec profit comme phénomène de résistance. (...) Tout traitement médical — je le
répète pour la millième fois, et je le répéterai encore des milliers de fois — tourne autour de la
résistance du malade, et à mon avis, le succès de la psychanalyse comme, bien entendu, celui de
tout autre traitement, même chirurgical, dépend de l'élimination de la résistance ». Si je
comprends bien le fougueux disciple, les chirurgiens feraient mieux d'exhumer des résistances
affectives que de manier le bistouri.
En fin de compte, quand le psychanalyste a-t-il le droit d'appliquer le diagnostic de « résistance »,
dont la valeur thérapeutique reste par ailleurs à démontrer ? Chaque fois que le sujet refuse une
interprétation ? Freud est catégorique : « Il n'est aucune preuve plus décisive du succès de la
mise au jour de l'inconscient que lorsque l'analysé réagit par la phrase : Je n'ai pas pensé cela, ou
bien : Je n'ai jamais pensé à cela» (XIV 15) ; « Le “non” de l'analysé n'exprime que rarement un
refus justifié ; bien plus souvent, il manifeste une résistance » (XIV 49).
Qu'un patient ou un opposant trouvent une interprétation risible ne peut désarçonner l'analyste,
au contraire : « Beaucoup de mes névrosés, au cours du traitement psychanalytique, témoignent
régulièrement par leur rire qu'on est parvenu à révéler fidèlement à leur conscience l'inconscient
jusque-là voilé » (VI 194).
En définitive, tout rejet d'une proposition « analytique » résulterait d'un refoulement. Et pourquoi
ne pourrait-on dire l'inverse : I'acceptation d'une interprétation est l'indice d'une résistance ? La
dialectique freudienne est déconcertante. En effet, le père de la psychanalyse écrit, à la fin de sa
vie : « Le “oui” direct de l'analysé est équivoque. Il peut effectivement indiquer que celui-ci
reconnaît comme juste la construction proposée, mais il peut aussi être dépourvu de sens ou
même être “hypocrite”, comme nous pourrions dire, parce que sa résistance trouve son compte à
ce qu'un tel consentement continue à cacher la vérité non découverte » (XVI 49). Serge Leclaire
renchérit en disant que « I'aveu d'un sentiment de résistance » est lui-même une forme de
résistance (1968: 19).

p. 71 :

Qu'un non-analyste accepte la psychanalyse ou se mêle de la diffuser, et le psychanalyste vient
encore parler de « récupération », si pas de « résistances » plus subtiles. Il n'arrête pas de
dénoncer « les puissances refoulantes qui, comme lors des premiers débuts, bien qu'à moindre
bruit, tendent toujours à recouvrir et à enterrer l'oeuvre de Freud » (Mannoni, 1968:180). Pour le
freudien, les résistances sont aussi obsédantes que les persécuteurs pour le paranoïaque. Il en
voit partout. Leclaire déclarait tout récemment : « Corrélativement à l'atténuation des résistances
extérieures, la résistance au mouvement psychanalytique s'est infiltrée, et même solidement
implantée, dans la psychanalyse elle-même » (1979). Comme le maoïste, le psychanalyste doit
donc faire son autocritique. Mais, comme le note Stanley Blanton dans le journal de son analyse
avec Freud, I'autocritique est précisément le signe de la résistance : « J'étais en train de me
reprocher, à un certain moment, de n'être qu'un bébé. Freud m'a dit : “Savez-vous quel est l'un
des principaux moyens dont se sert la résistance pour se manifester ? ... Eh bien ce sont les
reproches qu'on s'adresse à soi-même, les autocritiques » (p. 25).
En 1900, Freud écrit : « C'est à bon droit que la psychanalyse est soupçonneuse. Un de ses
principes es : tout ce qui interrompt la progression du travail analytique est une résistance » (II
521). La suite de son oeuvre permet de qualifier de « résistance » toute proposition qui n'est pas
conforme à sa théorie. Il s'agit en effet d'un concept des plus élastiques. Comme un gaz, il a
tendance à se répandre partout. Il s'immisce dans le moindre interstice et contamine tout ce qu'il
touche.
Quand on explicite les présupposés freudiens, on s'aperçoit que les psychanalystes se voient
comme les seuls êtres au monde capables de déceler les résistances réelles, au-delà des refus et
des consentements. Les réactions de l'analysé n'ont guère d'autre intérêt que de démontrer
l'intuition de l'analyste, qui travaille selon le principe « pile je gagne, face vous perdez ». Pour le
freudien, les infirmations qu'on lui oppose sont toujours des confirmations supplémentaires de son
système. Celui qui est bouché à cette dialectique, manifeste, pour parler comme Groddeck, un
besoin urgent de la purge analytique.

p. 72 :

En refermant le cercle des formes de résistances, demandons-nous si la mise au jour des
résistances d'autrui ne serait pas la forme de la résistance du dénonciateur. L'interprétation
freudienne apparaîtrait alors comme un argument boomerang. Cette idée est illustrée par la
réaction de Jung, suite aux critiques que Freud avait adressées à son ouvrage Métamorphoses et
symboles de la libido. Le disciple dissident écrit le 3-12-1912 au Pére-fondateur : « Il me faut
constater avec douleur qu'une assez grande partie des psychanalystes abuse de la psychanalyse à
la fin d'ôter leur valeur aux autres et aux progrès de ces derniers par les insinuations de complexe
bien connues (d'ailleurs comme si cela expliquait quelque chose ! pitoyable théorie). On sert à la
ronde une stupidité de particulièrement mauvais goût, qui dit que ma théorie de la libido est le
fruit de l'érotisme anal. Quand je pense qui a conçu cette “théorie”, je prends peur pour l'avenir
de l'analyse. (...) Le psychanalyste utilise sa psychanalyse très malheureusement comme un lit de
paresse, comme nos adversaires font de leur croyance à l'autorité. Ce qui pourrait les faire penser
est conditionné par le complexe. Cette fonction de protection de la psychanalyse était encore à
découvrir ».
La réponse de Freud à Jung est extrêmement intéressante, car on y lit l'aveu d'une absence
désolante de critères objectifs permettant de vérifier une interprétation en termes de résistances
inconscientes. Il écrit : « Les abus dans l'emploi de la psychanalyse auxquels vous faites allusion,
dans la polémique et pour se défendre du nouveau, me donnent moi-même à réfléchir depuis
assez longtemps ; je ne sais pas s'ils sont tout à fait évitables et je ne puis momentanément
conseiller contre eux que cette petite recette domestique : que chacun de nous s'occupe plus
activement de sa propre névrose que de celle de son prochain » (5-12-1912). (Cette formule me
paraît la réponse la plus sensée à donner au psychanalyste qui croit découvrir chez moi des motifs
inconscients de critiquer la psychanalyse ...)

5. Examen épistémologique et examen psychologique

L'enseignement de Franz Joseph Gall a été accusé de « tendre à bouleverser les têtes, à saper les
fondements de la religion et à propager le matérialisme » (réquisitoire d'un contemporain de Gall,
cité par Lanteri Laura, p. 237). Les attaques dont il fut l'objet ne démontrent pas la valeur de la
phrénologie. La pertinence d'une théorie n'est prouvée ni par ses succès mondains, ni par
l'hostilité qu'elle suscite chez les bien-pensants...
On peut s'interroger sur les motifs psychologiques et les mécanismes sociaux qui expliquent les
réactions du grand public et des scientifiques. La théorie de la dissonance cognitive de Festinger
est un guide précieux pour pareille analyse. Toutefois, les examens psychologiques et
sociologiques sont à distinguer de l'examen logique et de la vérification scientifique. Il importe,
une fois pour toutes, de ne plus mélanger ces deux questions.

p. 73 :

Du fait que les psys sont, comme tout un chacun, sujets à des processus cognitivo-affectifs qui
les influencent à leur insu, ils se doivent de respecter avec un maximum de rigueur les règles de la
validation objective des hypothèses. Dès qu'ils s'accrochent à d'autres arguments et relâchent leur vigilance épistémologique, ils s'éloignent de la communauté scientifique.

Notes :


[22] I. Bry et A. Rifkin, 1962 : « Freud and the History of Ideas : Primary Sources, 1886-1910». Science and Psychoanalysis, V. - Je cite d'après un article de H. Ellenberger paru dans la Revue des Questions scientifiques, 149 (2) : 237-49.

[23] A l'intention de ceux qui ignorent la belle langue latine, je traduis Freud : « Chié n'est pas peint ».

[24] Cit. par A. Koestler (Préface au livre de Debray-Ritzen, 1972).

[25] M. Mandelbaum (1962) «Some instances of the self-excepting fallacy », Psychologische Beitrage, 6 : 383-6.

[26] Ihr pour ihr ou Ihnen pour ihnen : cf. 8.1.07, 26.6.08, 2.6.09, 17.1.09, 8.11.09, 11.11.09, 14.12.12.